13 mai 2008
13 mai 2008
A B. P., qui ne trahit pas, M. C., restée fidèle au passé, E. A., porteuse de futurs.
J'offris à une amie, dont c'était presque l'anniversaire, le petit recueil des oeuvres de Jules Laforgue, paru chez un éditeur victime de la concentration tyrannique.
Je songeai que la vie est quotidienne, triste, terne, triviale, quand le feu noir de l'inspiration ne l'éclaire pas, que j'erre dans la nuit angoissée, que je tourne dans le feu des désirs éteints.
(La simple circonstance d'écrire cela manifeste ma fausseté: j'ai encore assez de force pour me plaindre.)
Quelques moments auparavant, remontant, en compagnie de Socrate - qui y avait, aussi, peut-être, lui aussi pensé auparavant, un moment de raison - la rue Gay-Lussac, sous le paisible soleil correct, jetant, ça et là, quelque coup d'oeil désespéré sur cette pauvre tranquillité bourgeoise, repue, infatuée d'elle - même (silencieuse, calme, désespérément tranquille), j'avais secrètement pleuré les espoirs perdus de mai 1968: l'immense gâchis de cette génération qui eût pu changer la face du monde, si les conservatismes du stalinisme et du capitalisme - oeuvrant selon l'irrationnelle ruse de l'histoire, cette loi d'airain selon laquelle tous les pouvoirs détruisent avec une sourde fureur la possibilité de la liberté -, n'avaient piétiné sans vergogne les velléités émancipatrices, d'une génération perdue, j'avais en tête les paroles de Yeshoua: "Il faut rendre à César ce qui est à César".
Tout pouvoir est corrupteur, disait - il: Yeshoua en mourut bien vite.
Surgirent alors quelques images en noir et blanc: casques noirs de CRS - hâtivement assimilés aux escadrons de la mort hitlérienne, mais qui eussent pu être de vrais massacreurs, si les pères, au pouvoir à l'époque, n'avaient été aussi honteux de leur passé vichyste, leur triste lâcheté d'il y avait vingt ans -, pavés gris granit miroitant d'espoir, phares blancs de la nuit incendiée, pâles feux dans l'obscurité festive d'un espoir à jamais éteint.
Je dus constater, enfin, le lent dépérissement de cette génération crevée par anticipation, à àforce de reniements indécents, vilement convertie qu'elle était, depuis les années quatre-vingts, aux joies éphémères d'un capitalisme dévorateur.
Mai soixante-huit? Combien de suicides inutiles, de vains combats, de proclamations sans lendemain; combien de divorces réussis, de bataillons de voitures à technologie hybride, de prostates en déshérence; combien d'espoirs déçus, de convictions trahies, d'élans déchus; combien d'usurpations obscènes, de tièdes turpitudes, de renoncements aigris? Peu sont ceux qui n'ont pas trahi les idéaux de leur jeunesse. Ils étaient ceux de la liberté. Je n'en connais que quelques-uns, qui me sont chers: ceux - là, que j'avais la chance de fréquenter, je voulus les saluer, fraternellement, ce jour.
Rue Gay - Lussac, ce matin, je ne vis rien. J'entendis le murmure exténué d'une ère poitrinaire, mourant d'étouffement par le vide.
11 mai 2008
Considération néo - spinoziste (IV)
Peu sont comme moi, ceux qui rient de la tragédie et pleurent de la comédie.
L'envers est toujours l'endroit.
Le ridicule outrancier du tragique, cet étalement d'organe et de viscères, de sang et de sexe, m'arrache jusqu'au rire (ou même, le sérieux d'une vraie conversation philosophique, ou d'un monologue philosophique, entraîne irrésistiblement l'hilarité. Il y a dans la philosophie quelque chose du dévoilement obscène et qui provoque l'allégresse jubilatoire de la drôlerie).
La politesse dissimulée du comique, qui ne veut pas pleurer, qui retient sa larme, cette noblesse d'attitude qui se confond avec le masque, la pudeur, cette manière de tue vertu qui tient de la pureté force le léger sanglot.
- Voir à travers les apparences. -
10 mai 2008
En musique?
Il y a des moments, comme ça, où tu n'aurais pas voulu te réveiller. Pas de Morning Song pour toi.
(Tu aurais juste voulu, seulement, que la journée n'ait pas eu lieu.
Tu aurais voulu effacer la journée.
Tu aurais voulu qu'elle disparaisse.)
Tu écoutes, en ce moment, Casadessus, Le voyage en Espagne, qu'il a composé à l'âge de dix-sept ans, le bougre.
Comme tu as écouté, à l'instant même où ta voiture percute l'enfant de quatre ans peut-être, du Charlie Parker. L'enfant de quatre ans peut-être, se relève; il pleure.
Et là, c'est plutôt la Sibérie, pour toi.
Tu le vois, l'enfant de quatre ans peut-être. Il est parti dans le camion rouge.
Il te faudra attendre, en musique?
05 mai 2008
Gd Mmré
(...)
"précieuse grille alors
toujours-toujours
le chemin par
émaillé cloisonné vitraillé
vers l'autre virtuose
et résonnante ferraille forge intérieure" (...)
Elena Andreyev, Gd Mmré
03 mai 2008
Merdre alors (ou la tendance anale - sadique du personnel politique) par Voltaire
Le premier mobile de
toutes les actions des hommes
(…)
J’ai toujours observé que toutes les affaires de ce monde dépendaient de l’opinion et de la volonté d’un principal personnage, soit roi, soit premier ministre, soit premier commis. Or cette opinion et cette volonté sont l’effet immédiat de la manière dont les esprits animaux se filtrent dans le cervelet, et de là dans la moelle allongée : ces esprits animaux dépendent de la circulation du sang ; ce sang dépend de la formation du chyle ; ce chyle s’élabore dans le réseau du mésentère ; ce mésentère est attaché aux intestins par des filets très déliés ; ces intestins, s’il m’est permis de le dire, sont remplis de merde. Or, malgré les trois fortes tuniques dont chaque intestin est revêtu, il est percé comme un crible : car tout est à jour dans la nature, et il n’y a grain de sable si imperceptible qui n’ait plus de cinq cents pores. On ferait passer mille aiguilles à travers un boulet de canon si on en trouvait d’assez fines et d’assez fortes. Qu’arrive-t-il donc à un homme constipé ? Les éléments les plus ténus, les plus délicats de sa merde, se mêlent au chyle dans les veines d’Asellius, vont à la veine porte et dans le réservoir de Paquet ; ils passent dans la sous-clavière ; ils entrent dans le cœur de l’homme le plus galant, de la femme la plus coquette. C’est une rosée d’étron desséché qui court dans tout son corps. Si cette rosée inonde les parenchymes, les vaisseaux et les glandes d’un atrabilaire, sa mauvaise humeur devient férocité ; le blanc de ses yeux est d’un sombre ardent ; ses lèvres sont collées l’une sur l’autre ; la couleur de son visage a des teintes brouillées. Il semble qu’il vous menace ; ne l’approchez pas ; et, si c’est un ministre d’État, gardez-vous de lui présenter une requête. Il ne regarde tout papier que comme un secours dont il voudrait bien se servir selon l’ancien et abominable usage des gens d’Europe. Informez vous adroitement de son valet de chambre favori si monseigneur a poussé sa selle le matin.
(…)
Voltaire, Les Oreilles du comte de Chesterfield et le chapelain Goudman,
dans les Nouveaux mélanges, Genève, 1775, & Gallimard, folio, n° 876, p. 478-79, 1972 ;
(N. B. Le titre du présent extrait est tiré du premier para
01 mai 2008
Dialogue platonélectronicien
- Tu es un électron libre...
- Car je suis pour la liberté électronique.
29 avril 2008
Althusser... Trop fort (I)
Matheron, dans un article consacré à Louis Althusser, écrit avec grande élégance:
"A l’image de sa propre vie, Althusser a construit toute son oeuvre dans
la dimension de la catastrophe. Pour le meilleur et pour le pire, il a
toujours fait en sorte que ses concepts soient minés de l’intérieur par
leurs contraires, et donc perpétuellement menacés d’écroulement
instantané. Au terme de cette trajectoire demeure comme une tension
inouïe du concept, caractéristique d’un style à nul autre pareil. Ou
plutôt d’un des styles d’Althusser. Car il y a justement plusieurs
styles, liés à des projets qu’en un sens tout sépare et pourtant tout
unit. Si la vraie catastrophe advient quand s’impose la violence de
l’ontologie du parti, la tension du concept n’est pourtant jamais
loin ; inversement, quand s’affirme la tension du concept, la violence
de l’ontologie est toujours sous-jacente. Althusser peut écrire en même
temps Lire Le Capital et Théorie, pratique théorique et formation théorique. Idéologie et lutte idéologique, Réponse à John Lewis et Machiavel et nous ;
il peut pratiquer en même temps la lecture symptômale et la lecture à
livre ouvert. En tout état de cause, le théoricien de la pureté du
concept écrit toujours sous le régime de l’impureté du concept."
Impure pureté. Voilà un bel oxymore que je crois retrouver dans son hallucinante et sublime autobiographie, L'avenir dure longtemps: tension de la pure (la mère) et de l'impur (le père), heurt du corps impur et de la pensée, pure. Althusser, ou la tragédie du catholique qui s'ignore.
Althusser, bâtard de Saint - Simon et de Sartre. Saint Simon pour le style, Sartre pour le jeu.
Car il fut, ce Louis-là, un grand joueur jouet du destin. Jouet de ce couple parental maudit, joueur face au grand jeu du monde.
Jouet de l'immense solitude qui occupe toute conscience authentiquement intelligente.
L'obscure clarté de l'oxymore dans la vie d'Althusser, qui me hante en ce moment: la tragédie rôde dans l'orbe lumineux du destin.
27 avril 2008
Mallarmé, toujours
Salut
Rien, cette écume, vierge vers
À ne désigner que la coupe ;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes mainte à l’envers.
Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d’hivers ;
Une ivresse belle m’engage
Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut
Solitude, récif, étoile
À n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.
Stéphane Mallarmé
Il y a quelque temps, je devisai virtuellement avec une amie poétesse, qui me rappela ce beau poème, énigme brisée par les distorsions extrêmes de la syntaxe. Tout cela s'achève sur le triste silence de la blancheur, mutisme qui menace toujours Mallarmé, ce poète du refus et de l'angoisse.
Tout, chez Mallarmé, semble ellipse. On y sent d'immenses engloutissements, d'énormes choses tues, comme des cathédrales englouties: liquide étrangeté.
25 avril 2008
Paris Jazz Festival 2008, c'est parti!
L'ordre arbitraire
Je lisais paisiblement mon canard hebdomadaire, aux Halles, assis à la terrasse d'un de ces restaurants rapides peu chers qu'affectionne la jeunesse, sirotant mon jus d'orange.
Je n'avais pas réalisé qu'une nuée de jeunes femmes populaires, aussi belles que spontanées, bruyantes qu'énergiques, était assise en face de moi.
Elles riaient. Elles étaient la vie même, l'espièglerie même, l'insolence de la jeunesse.
Insolence qui conduit à l'inconscience, et que ne tolère plus l'air du temps.
Car, alors que, devant nous, une brochette de C.R.S. sérieux en diable arborait matraques et menottes, nonchalamment, comme on promène son chien, elle se mirent - insoucieuse hardiesse de la jeunesse - à héler les gens de la maréchaussée. Elles utilisèrent quelques onomatopées évoquant le cri d'un volatile bien connu, allant même jusqu'à employer l'injure familière, mais non dénuée de provocation, de "poulet".
Las! La maréchaussée ne l'entendit pas de cette oreille. Car si le Chef Suprême (de poulet) peut insulter impunément le quidam du macadam:" Casse - toi, pauvre con!", il n'est point licite, en retour, en vertu de l'article 433 - 5 du code vénal, de manquer de respect aux forces du (dés)ordre: "Constituent un outrage puni de 7500 euros d'amende les paroles, gestes ou menaces, les écrits ou images de toute nature non rendus publics ou l'envoi d'objets quelconques adressés à une personne chargée d'une mission de service public, dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de sa mission, et de nature à porter atteinte à sa dignité ou au respect dû à la fonction dont elle est investie."
Le C.R.S. aux cheveux courts et au long baton leur pria fermement de présenter leurs papiers aux donzelles et de les accompagner au commissariat tout proche.
D'après leurs amies, que je m'empressai d'interroger, elles passeraient quelque temps en garde à vue.
Car les policiers font du chiffre, à défaut de prévention.
(Ou comment souffler sur les braises.)
Revenant ce soir sur l'épisode, il me souvint que l'article 7 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, et qui a valeur constitutionnelle, dispose: "Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires, doivent être punis."
Et ces deux mots: "ordres arbitraires" sonnent étrangement. Car l'ordre, lorsqu'il est aveugle, suscite inévitablement, en retour, la révolte légitime et souveraine du peuple.

