05 novembre 2007
Un homme qui dort - Georges Perec
Au pote p.
Un ami avisé, ayant lu mon tapuscrit, et qui sait ce que le mot littérature veut dire - occurrence si rare dans la statistique de l'incurie - m'a prêté ce livre, Un homme qui dort, sans mot dire. taiseux, comme il sait être, attendant ce moment où je me reconnaîtrai dans cette manière de dire l'attente, l'incurable mélancolie, pensant aussi à mon ami Sisyphe qui, parfois pris d'insomnies à la manière du narrateur d'Un homme qui dort, ne cesse de porter et de gravir, de rouler et de charger, d'exciter et de filer, soleil de la nuit, colosse souffrant et dénué d'épiderme: chair à vif.
Taiseux, il l'était, l'ami qui me donna comme ça, l'air de rien, Un homme qui dort: il savait la secrète parenté entre mon Conatus et Un homme qui dort: l'immense ténuité des choses, la totalité de l'attente, le cycle sans fin de ce qui ne cesse de revenir, dans l'angoisse assoupie et l'impuissance exaltée: le devenir de ce qui ne devient pas, le développement de ce qui reste dans la gestation et la protration.
Il me donna Un homme qui dort comme ça, à l'occasion d'une soirée arrosée où nous avions tout perdu, fors l'honneur, et la joie d'avoir été ensemble, dans la nuit noire, à l'ombre des sombres forteresses de glace et de béton, passablement éméchés.
Il attendait: il dormait à mon chevet, Un homme qui dort, assoupi comme moi, dans l'attente d'être lu par moi. J'ignore ce qui m'a déterminé à le lire; comme si j'attendais le moment propice.
J'ai été Un homme qui dort, espérant ne plus dormir toujours, songeant à sortir de cet assoupissement de manière définitive.
Perec est un mon frère de sang: comme lui, il me semble que mon nom ne cesse de perdre l'accent aigu.
